Réflexions sur une victoire

Donc les « Femmes du Mur » ont gagné. Grâce au jugement du tribunal de district de Jérusalem, elles pourront désormais prier à haute voix devant le Mur des Lamentations, revêtues du Talith, le châle de prière, chaque début du mois juif,- en hébreu : « Rosh Hodesh » -. Sans craindre, comme ce fut notamment le cas ces derniers mois, d’être arrêtées par la police et jetées en cellule parfois durant de longues heures. En apprenant la décision du tribunal, la présidente de l’organisation, Anat Hoffman, a déclaré : « Aujourd’hui, nous, les « Femmes du Mur », avons libéré et rendu le Mur à l’ensemble du peuple juif ». Et d’évoquer l’objectif de la lutte menée, depuis une vingtaine d’années par ces femmes appartenant à tous les courants du judaïsme : « Nous l’avons fait pour la fillette de 8 ans qui a présent peut rêver d’avoir sa « Bat Mitsvah » devant le Mur comme les garçons… Nous l’avons fait pour la diversité juive dans le monde. Car tous ont le droit de prier au « Mur » conformément à leur foi et leur coutume… »

De son côté, Nathan Sharansky, le Président de l’Agence Juive est plus circonspect. Il avait alerté le gouvernement Netanyahou du très mauvais effet, suscité par les arrestations de « Femmes du mur » sur les juifs américains ». Pour lui, la décision du tribunal de district de Jérusalem ne fait que « renforcer la nécessité d’une solution agréée et supportable qui permettra à tous les Juifs de se sentir chez eux au Mur occidental qui ainsi restera le symbole de l’unité du Peuple juif ». Sous entendu, le problème n’est pas encore réglé. Il va falloir maintenant faire face à ceux des juifs orthodoxes et ultra- orthodoxes, pour qui accorder aux femmes les mêmes prérogatives que les hommes en matière de religion, est proprement inacceptables. D’où ces interrogations : « Les Femmes du Mur » n’ont-elles pas crié victoire trop tôt? Pour elles la guerre est gagnée et elle mérite toutes les félicitations. Alors qu’elles n’ont, peut-être remportées, qu’une bataille.

Loin de moi de ne pas respecter le combat mené par « les Femmes du Mur » et la joie ressentie face à la décision du Tribunal. Alors, d’où vient mon manque de réel enthousiasme ? Serait-ce mon côté mécréant qui ne me permet pas de comprendre toute la portée de cette victoire ? Ne serait ce pas plutôt l’idée qu’il s’agit d’un combat particulariste, alors qu’au plan national, l’essentiel de la lutte à mener par les israéliennes comme les Israéliens est ailleurs. Une façon de voir renforcée par la lecture de l’interview, dans le magazine de fin de semaine de Haaretz du professeur Raphy Walden, 71 ans, vice- directeur du centre Sheba de l’hôpital de Tel-Hashomer de Tel-Aviv, co-président de l’ONG israélienne : « Les Médecins pour les droits de l’homme » qui a célébré le 15 mai dernier son 25ème anniversaire. Il est aussi le gendre de Shimon Pérès et son médecin personnel.
Résolument de gauche, il est de tous les combats pour l’homme souffrant ou seulement broyé par la machine bureaucratique ou la politique de la force. Solidarité, compassion, pour Raphy, ce sont des maitres-mots nichés au plus profond de lui comme autant de valeurs : « et pas seulement en raison de mon histoire personnelle. N’oublions pas que ce sont des valeurs juives. Les obligations à l’égard des étrangers sont mentionnées 36 fois dans la Torah. Bien plus que l’observance du Shabbat, le respect de la Casherout etc. Or qu’arrive-t-il aujourd’hui ? Des gens qui se déclarent être les gardiens des « braises » du judaïsme sont fondamentalement opposés à l’humanisme juif. J’en suis profondément attristé. » Face au traitement par Israël des réfugiés soudanais et érythréens, face à la pauvreté en Israël qui réduit de plus en plus de gens à devoir choisir entre se soigner ou manger, face à l’absence de perspective concernant le règlement du conflit avec les Palestiniens, ou encore face au racisme anti africains et anti arabes, il se pose une seule et même question : « où est passé la compassion juive ? Comment avons-nous échoué à apprendre que ce qui nous avait été fait, nous ne devions pas le faire à autrui ?… Tout cela, alors qu’aujourd’hui nous pouvons nous permettre d’être compatissants. Nous sommes suffisamment forts. ! » A qui la faute ? « Avant tout le leadership politique qui, assidument, cultive, maintient et préserve la névrose de l’Holocauste, comme moyen de rester au pouvoir… Même les menaces qui existent contre nous ne justifient pas la peur d’un second Holocauste, sorte de nouvelle épée de Damoclès pesant sur nous. C’est de l’intimidation. Une exploitation cynique des peurs qui logent au plus profond de chacun d’entre nous. Au lieu d’une direction judicieuse qui nous montre la voie, nous avons à faire à des responsables politiques qui nourrissent nos peurs… Il n’est pas de voie plus facile pour unir les masses que celle qui consiste à décrire un ennemi qui ne cherche qu’à vous détruire.. »
De fait, pour ce spécialiste de chirurgie vasculaire d’un grand hôpital du pays, coprésident des « Médecins pour les Droits de l’homme » qui passe une partie de ces fins de semaines en Cisjordanie pour soigner, avec une équipe de volontaires, médecins et de paramédicaux, la population palestinienne de Cisjordanie tout en s’occupant en parallèle des réfugiés africains en Israël, le problème ce n’est pas seulement « la jeunesse messianique des colonies qui voudraient voir des millions de Palestiniens disparaître dans les airs, mais cette large partie de la population israélienne « dans l’indifférence tant qu’elle n’a pas le couteau sur la gorge… »
J’entends déjà les réactions : « encore une de ces « belles âmes » de gauche, dans sa bulle et sa bonne conscience tel-avivienne ! » Nul doute qu’être de gauche en Israël est au mieux démodé, au pire une quasi trahison à l’égard du peuple juif (l’actuel ministre de la Défense, Moshe Boogie Yaalom n’a-t-il pas qualifié « La Paix Maintenant » de virus!) Une façon de voir qui ne rendraient légitimes que les combats de droite et au nom de la religion. Alors que de plus en plus de voix de personnalités politiques et religieuses appartenant au Sionisme religieux appellent à autoriser les prières juives sur le Mont du Temple (l’esplanade des mosquées ou le Haralm El Sharif), Anat Hofman, le présidente des « Femmes du Mur » a affirmé que si les autorités octroyaient une telle autorisation, elle se battrait jusqu’au bout pour que les femmes aient, sur le Mont du Temple les mêmes droits que les hommes. Compte tenu du potentiel explosif pour la région d’une telle autorisation, on pourrait rétorquer à Anat Hoffman : « Est-ce bien raisonnable ? » Ne faudrait il pas plutôt que les femmes du Mur se battent contre les dangers d’un courant messianique qui emmène le pays vers la zone de tous les dangers ? L’article de Haaretz sur Raphy Walden se trouve: http://www.haaretz.com/weekend/magazine/a-different-kind-of-israeli-prof-raphi-walden-on-why-the-jewish-people-stopped-caring.premium-1.517539

Rickie Cohen existe-t-elle?

En France, vous avez aimé le plombier polonais ! En Israël, vous allez adorer Rickie Cohen, la nouvelle star des classes moyennes israéliennes ! Grâce à l’imagination et au clavier de Yaïr Lapid, le nouveau ministre des finances, elle est celle dont on ne cesse de parler en se posant cette question : « De qui est-elle le symbole ? Des familles aisées qui se font du mouron pour l’avenir socio économique de leurs enfants ? Ou bien des « moyens, moyens » aux fins de mois ric et rac ? ».

Tout a commencé, il y a quelques jours avec un post en pleine page FaceBook. Et pas n’importe laquelle. Celle de notre grand argentier qui, malgré toutes les spéculations sur une nouvelle fermeture des robinets publics, se refusait à confirmer ou infirmer. Et voilà que, patatras, en pleine trêve de Pessah, il nous met sur son réseau social préféré ces quelques lignes : « Rickie Cohen de Hadera. 37 ans. Trois enfants. Prof au lycée. Son mari travaille dans la High Tech à un poste intermédiaire. A eux deux, ils gagnent 20.000 shekels brut par mois. Ils ont un appartement dont ils continuent à payer le prêt hypothécaire et ils partent à l’étranger tous les deux ans. Mais ils n’ont aucune chance de pouvoir acheter ne serait-ce qu’un logement pour l’un de leurs enfants. »
Le malheureux que n’avait–il fait ! Lui qui par son mutisme n’avait donné aucune prise à la critique, ce qui rendait fou experts et journalistes économiques de tous poils- rendez-vous compte – ils n’avaient que de pauvres rumeurs à se mettre sous la dent !, a ouvert par un simple post la machine à canarder tel ou tel « people ». Réseaux sociaux, sites internet, journaux en ligne, presse locale et nationale, télé, radio se sont mis à lui taper dessus sans lésiner sur les mots d’oiseaux. Avec une préférence pour deux types de qualificatifs : « arrogant » et « coupé des réalités ». Comme l’a écrit un éditorialiste de renom : « heureusement que les mots ne tuent pas, sinon Yaïr Lapid aurait eu droit, ces derniers jours, à des obsèques nationales ». (On peut discuter sur le fait que les mots ne tuent pas. Mais ce serait du hors sujet !!!)

Parmi toutes les réactions, j’ai choisi celle du Yediot Aharonot. Voulant visiblement confronter la réalité au virtuel, le journal le plus lu du pays est allé à la recherche d’Israéliennes répondant au nom et prénom de Rickie Cohen. A moins d’effectuer une étude précise des bottins en ligne ou non et des archives du ministère de l’intérieur, on ne saura jamais combien Israël compte de « Rickie Cohen ». Dans tous les cas notre quotidien populaire en a repéré quatre qui ont accepté de réagir. Commençons par la plus positive (à l’égard de Yaïr Lapid). Comme la Rickie du ministre, elle habite Hadera – une ville de 83.000 habitants, à mi-chemin entre Tel-Aviv et Haïfa, la métropole portuaire du nord du pays- . Mais c’est la seule similitude. Rivka (diminutif Rickie) est mère d’une fille et grand-mère de trois petits-enfants. Elle est retraitée du ministère de la santé. « J’ai voté pour Lapid car je pensais qu’il apporterait un vrai changement. Et d’ailleurs, je continue de croire qu’il le veut vraiment. Mais pour moi qui vis seule, je suis très, très loin de gagner 20.000 Sh. (4.242 euros) par mois… » Tout en dénonçant les énormes différences salariales, elle conseille à celui pour qui elle a voté, le président de Yesh Atid, de faire un grand ménage et d’abord autour de lui. « Les députés et les ministres n’ont pas à gagner 40 ou 50.000 sh. (entre 8.485 et 10.600 euros) par mois… » Mais elle se veut conciliante et conclut donc sur son espoir « de voir les choses changer ».
La plus déchainée de nos « Rickie Cohen » a 67 ans et habite une des banlieues de Haïfa, Kyriat Motzkin. Commerçante à la retraite, elle est veuve et mère de 2 enfants. Pour elle, pas question de prendre des gants : Yaïr Lapid ce n’est qu’un « grand bla-bla ! Des mots sans rien derrière. » Son statut FB ? « Un gros mensonge ! ». « Qui gagne 20.000 shekels par mois ? Il y a des couples qui n’arrivent même pas à la moitié tout en travaillant très dur. Tenez, prenez mon aide ménagère et son mari. A eux deux, ils gagnent 7000 shekels (environ 1484 euros) . Où elle est la justice là – dedans ? Et en plus il veut couper dans les allocations familiales. La pauvreté touche surtout les familles nombreuses. Alors qu’est-ce qu’il veut ? Les tuer à petit feu ? » Finalement, Rickie Cohen de Kyriat Motskin lance trois conseils à Lapid : « moins parler, penser un peu plus aux pauvres et oublier la classe moyenne. »
Dans cette même veine, mais en moins révoltée, Rickie Cohen, de Tirat HaCarmel (une petite ville de 20.000 habitants, sur les pentes du Mont Carmel près de Haïfa), 45 ans et mère de trois enfants, voudrait bien gagner 20.000 shekels. Mais pour l’heure, avec ces 23 shekels de l’heure (4,87 euros) dans son boulot d’aide aux personnes âgées, alors que son mari est chauffeur de poids lourds, c’est de l’ordre du « rêve humide ». Pour elle, au quotidien, la réalité c’est une liste de courses sans produits de marque et à la recherche des promotions en tout genre. « Pour ne pas sombrer ! »

Reste que Yaïr Lapid persiste et signe. A ses yeux, toutes ces critiques sont injustifiées. Et de redire qu’un couple qui a un revenu mensuel de 20.000 shekels brut, autrement dit 14.000 net (2970 euros), avec trois enfants et un prêt hypothécaire, sans oublier l’ensemble des autres payements incontournables, c’est exactement la classe moyenne.
Dans son entourage, les explications s’appuient sur une analyse entre psychologie et communication. Le nouveau ministre aurait voulu changer la nature du débat. Sortir du seul pronostic en cours, autrement dit l’austérité et les inévitables réductions budgétaires. Quitter le sectoriel pour revenir aux gens qui travaillent, payent des impôts, et donner une image simple, compréhensible par tous. Bref un « choc de l’humain » pour contrer l’aridité des contraintes budgétaires ! Succès sur toute la ligne du moins pour le ministre : « Il y a 48h, a-t-il dit, on me demandait ce que je comptais faire concernant l’éventuelle taxation de fruits et légumes. Aujourd’hui tout le monde ne parle plus que des revenus de Rickie Cohen ! »

Alors, une opération de communication pour gagner du temps ? Pour arrêter les spéculations autour du projet de budget à l’heure de l’austérité ? Ou bien erreur de débutant ? En attendant, Rickie Cohen ou pas, le casse-tête du ministre des finances ce sont toujours les classes moyennes avec la nécessité d’une rigueur budgétaire compte tenu d’un déficit public de 42 milliards de shekels (8,9 milliards d’Euro), soit 4,5% du PIB israélien ?