Messie à l’hosto!

Le Docteur Pessah Lichtenberg est accablé ce matin. Il vient d’être à nouveau interviewé sur le « Syndrome de Jérusalem ». Et comme d’habitude, les seuls cas intéressant son interlocuteur, étaient ceux de pèlerins chrétiens étrangers qui, arrivés à Jérusalem, se sont pris pour Jésus ou l’un de ses disciples. Quand ce ne sont pas des férus de l’ancien testament, s’incarnant dans tel prophète plus ou moins courroucé.
Médecin chef du département psychiatrique de l’hôpital Herzog à Jérusalem, il ne cesse pourtant de le répéter : les juifs ne sont pas épargnés. Eux aussi peuvent être atteints par ce fameux syndrome de Jérusalem, ces bouffées délirantes qui, dans la ville trois fois sainte, en saisissent certains. Mais à la différence des chrétiens, chez les juifs, tout est centré autour d’une seule figure, celle du Messie à venir.
« Vous savez, la teneur de la psychose est toujours le reflet de ce qui se passe dans la culture -au sens large- du moment. Or, du sionisme messianique des colons de Goush Emounim (en français le Bloc de la Foi) au culte de la résurrection de feu le Rabbin Menahem Mendel Schneerson du mouvement hassidique Loubavitch, la rédemption est dans l’esprit du temps de l’Israël d’aujourd’hui. » Autrement dit, pour le Dr Lichtenberg, les épisodes psychotiques traversés par certains de ses patients juifs sont liées à cette sorte de « ferveur messianique » que l’on vit actuellement dans le pays.
Mais qui sont ces Israéliens juifs qui arrivent aux urgences de Herzog dans un état d’agitation avancée, se prenant pour le messie ou croyant l’avoir rencontré dans leur entourage, ou encore dans un programme télé? Il y a ce sans abri, qui tente régulièrement de « réarranger » l’architecture du « Mont du Temple », le lieu saint du Judaïsme mais qui est aussi le Haram el Sharif, le troisième lieu saint de l’Islam. Afin d’éviter les barrages de police, il y pénètre à partir du quartier musulman. Là, il se met à prier, dans un mélange d’intensité et de véhémence. Un seul hic : sur l’esplanade des saintes Mosquées, les Israéliens juifs ne sont pas autorisés à prier. Il ne faut donc que quelques minutes pour que notre « architecte messianique » soit repéré et ramassé. Direction : l’hôpital Herzog.
Viennent ensuite, selon le Jerusalem Post, les messies en tous genres. En général des gens assez sophistiqués intellectuellement ou spirituellement, avec une bonne lecture des textes talmudiques. Ils sont de deux types : les messies « fils de Joseph » et ceux « fils de David ». Quand le Dr Lichtenberg voit arriver un « fils de Joseph », il va l’examiner et orienter ses questions à la recherche de pulsions suicidaires. En effet dans la loi Juive, le messie « fils de Joseph » est supposé participer à Armageddon, la grande guerre qui doit précéder la fin des temps, et disparaitre.
Dans la seconde catégorie – messie « fils de David- il y a le marchand ambulant, vendeur de grattoirs à dos, dans le centre de Jérusalem. « Je le connaissais. Et un jour, au tournant du millénaire, il débarque ici persuadé d’être le messie. On a parlé. Malgré son accoutrement très spécial j’ai vu qu’il n’était pas dangereux. Alors je l’ai laissé repartir. Je l’ai renvoyé vendre des grattoirs à dos. »
Dernier cas cité par notre psychiatre-expert, celui de cet homme qui lui est amené dans un état de grande agitation et obsédé par une idée : restaurer un site archéologique proche de l’hôpital où, pensait-il, les prêtres attachés au service du Temple préparaient les encens et les huiles utilisés à l’intérieur du bâtiment saint. « On l’a emmené sur le site, ce qui l’a calmé. Mais, au fond, il n’a jamais abandonné ses croyances concernant l’endroit, ni renoncé au rôle qu’il pensait être le sien : contribuer au salut du monde ! » Il n’était pas le messie mais le prophète Elie, l’annonciateur des temps messianiques. Une responsabilité beaucoup trop lourde pour lui. D’où son délire.
Expert international en « Syndrome de Jérusalem », psychiatre hospitalier, prof à l’université hébraïque de Jérusalem, passionné par l’histoire du messianisme juif, notamment celle des faux messies, Pessah Lichtenberg est aussi un juif pratiquant. « Cela me permet, explique-t-il, d’aider ces gens à comprendre quels sont les tenants spirituels qui se cachent derrière telle ou telle bouffée délirante. De toute façon, lorsqu’ils arrivent ici, mon équipe et moi, nous faisons tout pour qu’ils racontent leur histoire. Et en fin de compte nous leur laissons le bénéfice du doute ! »
Eh oui ! Pessah a de l’humour. Quand on lui pose la question qui s’impose : « que ferez-vous en cas d’arrivée du Messie ? », il sourit et, clin d’œil à l’appui, il répond sans broncher : « Par deux fois, j’ai eu de gros espoirs, lesquels ont, malheureusement, été anéantis ! Ceci dit, si le messie devait arriver, il finirait probablement, ici, aux urgences de l’hôpital ! Vous vous rendez compte de ma responsabilité. C’est du lourd ! »

PS : Le Dr Lichtenberg évoque l’atmosphère très messianique de la Jérusalem actuelle. Certaines données lui donnent raison : 51% des Israéliens juifs croient à l’arrivée du Messie. Et à Jérusalem même, on dénombre une vingtaine d’instituts et d’associations liées au « Mont du Temple ». Leur objectif : être prêts pour la fin des temps, c’est-à-dire la venue du Messie.