Reine des survivantes

On reste médusé ! Sans vraiment y croire. Et pourtant c’est bien là, dans le journal, sur deux pages. Avec en titre « Survivantes et belles ». En accompagnement photo, quatre femmes sur les marches d’un grand escalier de pierre. Les visages ne sont pas tout jeunes, mais les sourires sont larges et l’attitude déterminée avec les mains bien posées sur les hanches.

Car Esther, 74 ans, Hava, 78 ans, Haïa, même âge, Genia, 89 ans sont plus que fières : toutes les quatre font partie des 20 finalistes- sur 500 candidates- d’un concours de beauté qui ne réunit que des rescapées de la Shoah. En fin de soirée, 5 jurés vont attribuer à l’une d’entre elles, le titre de la « plus belle de toutes ». La couronne sera posée sur la tête de la gagnante par une reine de beauté locale.
Aujourd’hui, c’est jour de répétition dans la salle des fêtes d’un grand centre commerciale de Haïfa (la métropole portuaire du nord du pays) et nos quatre prétendantes sont toute à leur affaire. Pas question de ne pas jouer le jeu. Au reporter du très populaire Yediot Aharonot, elles parlent dans une belle unanimité du plaisir qu’elles ont à être là. Puis les confidences se font plus personnelles. « Quand j’étais petite, raconte Esther, la benjamine du groupe, personne ne s’intéressait à moi. Maintenant, c’est tout le contraire. C’est vous dire si, pour moi, ce moment est formidable… Je m’en fiche de gagner. Je suis là pour participer. Ca me fait du bien au moral. » Née en Pologne, en 1937, Esther avait 5 ans quand son père a été tué par les Nazis et 6, quand sa mère a subi le même sort. Elle a survécu à l’horreur. En 1948, elle s’est installée en Israël où elle est devenue infirmière. De 4 ans son aînée, Haïa est originaire de Roumanie. Pas question de s’appesantir sur les épreuves traversées. Elle préfère parler au présent : « Bien sûr, à nos âges, nous ne sommes plus de grandes beautés. Mais, nous nous aimons, comme nous sommes. Et c’est important. Car, si on ne s’estime pas qui le fera ? Surement pas les autres » Un crédo qui, dans le même souffle, lui fait ajouter : « l’important c’est la beauté intérieure, l’aide mutuelle, se conduire en être humain ! » Avec ses 89 ans, Génia est la concurrente la plus âgée. Née en Pologne, elle s’est enfuie en Russie où elle a été enfermée dans un camp de travail. Typhus, Malaria, dysenterie, elle a survécu à tout : « j’ai lutté pied à pied pour rester en vie. Je n’avais qu’une idée : rentrer afin de raconter ce que j’avais traversé…. Maintenant tout va bien et je profite de la vie ! » Avec pas mal de coquetterie, elle montre la robe qu’elle va porter pour la circonstance, celle qu’elle avait au mariage de sa petite fille, et elle finit par avouer « si le jury me choisit, je serai vraiment très contente… »
Et le grand jour est arrivé. Sur le podium, elles défilent dans leur plus belle toilette. Chacune s’arrête pour raconter en quelques mots les épreuves traversées pendant la Shoah. Mais aussi après. Avec fierté, elles évoquent toutes la vie reconstruite. Surtout les enfants et les petits enfants. Dans la salle, ils sont d’ailleurs là au milieu des amis. Plusieurs centaines de personnes sur au moins trois générations. Et les jeunes ne sont pas les moins enthousiastes. Quand Pnina entre en scène, ses trois petites filles scandent « Mamie ! Mamie, Mamie ! » Au récit de Mania, qui après l’enfer de la déportation, est partie en Israël où, au-delà d’une vie consacrée à la famille et au travail, elle a aussi écrit trois livres sur l’holocauste, les yeux s’embuent de larme. Vient l’annonce des résultats. Et la salle est aussi vibrante que la « Reine » : Hava Hershkovitz, 78 ans, qui, en prime d’être la plus belle, a gagné un week end dans un cinq étoiles.
Mais voilà, en Israël, ce « miss survivante » n’a pas fait l’unanimité. Après la lecture du reportage annonçant l’évènement, un rescapé de la Shoah a adressé une lettre à la rédaction du journal concerné. Pas content le monsieur ! « Ce n’est que l’exploitation du plus cruel bain de sang de l’histoire de l’humanité à des fins divertissements. » Pour l’ex députée travailliste, Colette Avital, tout juste élue à la présidence de l’organisation qui chapeaute les 54 associations de survivants, c’est juste « inimaginable ». Et de rappeler qu’aujourd’hui sur les 270.000 installés en Israël, 30 rescapés de la Shoah meurent chaque jour. Sans parler de la grande pauvreté dans laquelle vivent beaucoup.

Des critiques entendues par Shimon Sebbag, le directeur de « Tendre la main à un ami », l’association organisatrice de l’évènement : « Nous devons nous souvenir mais également laisser aux survivants le droit de penser au présent. Quand les gens s’intéressent à leur apparence extérieure en se pomponnant, ils se sentent mieux physiquement et c’est positif pour leur moral. »

Auteur du livre sorti en 2009 « Vaincre Hitler », Avraham Burg, ancien président de la Knesset sous le gouvernement Rabin, est persuadé que l’évènement de Haïfa reflète la lutte actuelle autour de la « Mémoire » : « Allons nous sans cesse être des victimes ? Et gémir, gémir, gémir ? Ou bien passer à autre chose, c’est-à-dire arpenter la syntaxe de la vie et nous imprégner du vocabulaire et du lexique des survivants de la Shoah qui disent : « souvenez-vous de nous positivement. »
Un débat qui n’en finit pas d’agiter la société israélienne jusque dans ces dirigeants, lesquels, dans un va et vient constant entre présent et passé, expliquent souvent leur politique par la crainte d’une seconde Shoah.
Mais, ce concours de beauté un peu particulier n’est pas que cela. Peut-être nous en dit-il plus sur un autre aspect de la vie en Israël : la mise en catégorie de ses habitants : rescapés de la Shoah, Sépharades, Ashkénazes, religieux, laïcs, nouveaux immigrants, travailleurs étrangers etc. Et, qu’on soit d’accord ou pas, le « trans- étiquette » n’est pas encore de mise.

CIRCONCISION

Est-ce seulement une affaire de « bobos » Tel-Aviviens, à laquelle, Haaretz a cru bon de consacrer, dans un de ses suppléments du week-end, plus de 7 pages ? Pas sûr quand on sait quel est le fil conducteur de l’histoire : les doutes et hésitations de plus en plus d’Israéliens juifs sur le bien fondé de la circoncision, « Brith Mila » en hébreu.
N’allez pas vous imaginer qu’ils sont des dizaines, des centaines de milliers. Comme il n’existe aucune statistique officielle, aucun chiffre ne serait-ce que du ministère de la santé, force est d’aller voir ailleurs. Par exemple sur le Web où l’on trouve des estimations sorties d’études consacrés à ce sujet. Et précisément selon l’une d’entre elle datant de 2006, 1418 parents israéliens n’ont pas fait circoncire leur fils. Raisons avancées : 1,6% ne sont pas juifs ; 2% ne voulaient pas toucher au corps de leur bébé, et 1,2% ont refusé parce qu’il s’agit d’un acte douloureux. Plus parlant encore, le groupe des parents qui eux n’ont pas refusé la circoncision (évidemment une écrasante majorité puisque d’après la plupart des évaluations, seuls 2% des bébés mâles juifs n’ont pas été circoncis ces dix dernières années). Si 1/3 des parents interrogés auraient préféré qu’il n’y ait pas de circoncision, ils ont finalement dit oui pour des raisons sociales -16.6%- des raisons de santé – 10.4%- ou parce que c’était trop important pour les grands-parents -2,1%-.

Aux rencontres de Kahal, une association créée d’abord pour soutenir les familles de garçons non circoncis mais qui très vite est devenue un lieu de paroles pour les couples hésitants, une interrogation revient le plus souvent sur le tapis : « mon fils va-t-il pouvoir s’intégrer socialement ? Ne va-t-il pas se retrouver isolé ou pire moqué, puis excommunié que ce soit au Jardin d’enfants, à l’école, au Lycée, chez les scouts et enfin à l’armée ? Autrement dit en décidant de ne pas le faire circoncire ne suis-je pas entrain d’en faire un paria ? Une question aisément compréhensible quand on sait que même dans l’Israël 2012, le sujet reste éminemment délicat, pour ne pas dire explosif. En témoigne la réaction de cette pédiatre, choquée par la vue d’un bébé non circoncis. Sa mère l’avait amené en raison d’une éruption cutanée au visage. La doctoresse a déshabillé le tout petit pour s’assurer qu’il n’était pas atteint sur d’autres parties du corps. Lorsqu’elle a vu son prépuce intacte, elle n’a pas pu se retenir : « Vous savez, a-t-elle dit à la mère, que ce n’est pas sain ! » Au cours de la discussion qui a suivi et quand elle s’est aperçue que l’argument « sanitaire » n’avait pas de prise sur son interlocutrice, elle a évoqué la détresse sociale qui serait la sienne : « Il sera différent. Les autres vont se moquer de lui… » En conclusion, elle a sorti la phrase toute faite : « Vous savez que vous faites du mal à votre enfant ».

Même s’il n’y a aucune obligation pour les parents d’informer le Rabbinat ou les autorités gouvernementales de la circoncision ou non d’un bébé juif, ne pas accomplir ce premier acte d’alliance avec Dieu est le plus souvent considéré comme une provocation voire une subversion de l’ordre social, même chez les « séculiers » qui n’ont que faire des commandements divins. En 2006, dans sa chronique hebdomadaire au Yediot Aharonot, le quotidien le plus lu en Israël, l’écrivain Meïr Shalev y consacrait ces quelques lignes : « Ce n’est pas seulement la circoncision en elle-même qui devrait nous faire réfléchir mais notre enthousiasme à préserver cette coutume. C’est quelque chose d’étrange ! Pourquoi, ces juifs séculiers, libre penseurs, et je suis l’un de ceux-là, qui ignore les prescriptions religieuses entourant les relations sexuelles, ne mangent pas Casher et ne respectent même pas d’importants et magnifiques préceptes comme l’observance du Shabbat, insistent-ils précisément sur le respect de ce commandement le plus cruel et le plus primitif. Pour moi c’est un mystère et cela, probablement, le restera… »
Reste que pour les juifs religieux refuser la circoncision est quasiment criminel. A preuve, cette histoire rapportée par le militant anti-circoncision le plus déterminé et le plus bruyant en Israël, Avshalom Zoosmann-Diskin, : « C’était en 1999. J’avais déposé près la Haute Cour de justice, un recours contre la circoncision en arguant du fait que cela représente une violation pas seulement de la Charte des droits de l’enfant mais d’une des lois fondamentales (en Israël il n’y a pas de constitution mais des lois fondamentales), celle sur le respect de l’individu et de ses droits. L’appel a finalement été rejeté. Interviewé le ministre de l’intérieur de l’époque, Elie Suissa, un des responsables du Shas, le parti ultra orthodoxe sépharade a eu cette réaction « l’auteur de cet appel doit être défenestré… »
A l’argument religieux (l’incontournable alliance avec Dieu), social (il sera isolé), familial (l’incompréhension des proches, à commencer par les grands-parents,) s’ajoute celui de santé publique, selon lequel l’ablation du prépuce réduirait de 50% les risques de contamination par le virus du Sida. Un scientifique israélien qui a fait circoncire son fils répond : « En fait, il n’y a pas de raisons médicales à la circoncision. Même si elle réduit les risques concernant le Sida, je recommanderai à mon fils, quand le temps sera venu, d’utiliser un préservatif. Personne ne doit se mentir à lui-même. De même que nous n’enlevons pas l’Appendice pour prévenir la crise d’appendicite ou que nous n’arrachons pas les ongles des bébés pour les empêcher de se griffer, de même nous ne devons pas nous dire que nous pratiquons la circoncision pour éviter le virus HIV… »

Pour Eran Sadeh, un habitant du nord du pays- et un des rares interviewés à avoir accepté de témoigner à visage découvert dans le reportage de Haaretz- ses hésitations, puis sa décision de ne pas voir son fils circoncis ont pour origine, entre autres, la lecture de ce qu’en dit Maïmonide. Plus particulièrement ces quelques phrases dans lesquelles le célèbre médecin, théologien-talmudiste et philosophe du judaïsme méditerranéen médiéval, explique que la « Mila » diminue la passion et trop grande concupiscence. Autrement dit, l’absence de prépuce en provoquant moins de volupté rendrait l’homme plus chaste.
La « Brith Mila » affecte-t-elle le plaisir sexuel ? En fait, comme l’écrit Haaretz, les seuls à pouvoir répondre à cette question, sont les immigrants originaires de l’ex Union Soviétique dont beaucoup sont arrivés en Israël sans être circoncis. Par la suite, pas mal d’entre eux, à un âge relativement tardif sont passés entre les mains de médecin qui opéraient sous anesthésie. Ils ont donc connu au plan sexuel, un avant et un après.
Le journal rapporte le cas de Youri, 26 ans aujourd’hui, qui, à 16 ans, après des réactions d’étonnement, parfois négatives, de la part de ses partenaires, lors de ses premières relations sexuelles, a décidé de se faire circoncire. Il est catégorique. « Lorsque j’ai recommencé à avoir des relations sexuelles avec mon amie du moment, j’ai eu le sentiment que quelque chose s’était altérée. J’avais moins de sensibilité. Il fallait beaucoup plus de stimulation pour arriver à l’érection. J’ai fait une grosse erreur. J’avais 16 ans et j’étais un idiot ! ». A la question, « recommanderiez- vous aux parents de faire circoncire leur enfant ? », il répond sans hésiter « non ! Sauf en cas de problème médical ».
Mais peut-on se baser sur un seul cas ? Et peut-on, à partir des écrits de Maïmonide, estimer que la circoncision serait l’équivalent de l’excision chez la fillette ? Ce que font certaines des mères pour justifier leur opposition militante à la « Mila » ? En parallèle, peut-on accepter sans broncher les arguments de certains « pro circoncision », religieux ou non, qui parlent au pire d’un crime contre le judaïsme au mieux d’une atteinte à l’ordre social , donnant ainsi à cet acte une fonction totémique permettant de « se reconnaître entre nous »?
Face à tous les désastres que connaît le monde en ce tout début d’été, certains seront probablement tentés de répondre qu’ils se fichent de ce débat, qu’il n’a aucune importance, que c’est encore une de ces lubies de journaliste à la recherche de nouveauté à tout prix. C’est possible ! En revanche, il n’est pas « délirant » de penser que cela s’inscrit dans le dilemme que vit la société israélienne depuis deux décennies et qui la fait osciller entre hyper modernité et traditions millénaires.

Tu aimeras l’étranger…

Au ministère de l’intérieur, les grands « communicants » lui ont trouvé un nom : Opération « expulsion ». A la manière d’une opération baisse des prix dans une grande surface, veille de fêtes. Ou bien si on préfère, d’une opération routière locale pour éviter les embouteillages de fin de vacances, style bison futé. Je veux parler bien sûr du renvoi chez eux des clandestins sud-soudanais, entrés ces dernières années en Israël. Le premier charter, avec 127 personnes à bord, a décollé dans la nuit du 17 au 18 de ce mois. « Tous volontaires » dit-on officiellement. Avant d’embarquer, des représentants ministériels les ont munis de documents de voyage en bonne et due forme. D’autres, envoyés par les autorités sanitaires les ont vaccinés. En principe, ils ont aussi dû recevoir une somme de 1300 dollars par adulte et 500 par enfant.
Aux journalistes présents, il y avait ceux qui se disaient heureux de rentrer chez eux ou ceux qui clairement expliquaient : « nous partons parce que des gens ici ne nous aiment pas, ne veulent pas de nous… » Enfin troisième version : celle des ONG qui, depuis des années, s’occupent des travailleurs étrangers, clandestins ou pas, et qui étaient cette nuit là à l’aéroport Ben-Gourion. « Dire qu’ils sont volontaires au retour dans leur pays est une escroquerie, une farce. De nombreuses familles ont reçu ce matin à l’aube la visite des inspecteurs de l’office de l’immigration. Des enfants ont été tirés du lit. »
Plusieurs femmes avec enfants, qui sont du voyage, racontent la même histoire : « ils m’ont obligé à signer la déclaration de départ volontaire en menaçant de m’arrêter si je ne le faisais pas… » Il y a aussi ce témoignage de cet enseignant à l’école démocratique d’Arad, une ville du sud d’Israël. Il était à l’aéroport avec certains de ses élèves. Ils étaient venus dire au revoir à 5 collégiens sud soudanais. « Ils ne les ont même pas laissé finir l’année, raconte Eitan. Je crois qu’Israël aurait pu agir différemment. Je suis la seconde génération après la Shoah. Je ne compare pas, mais je ne peux pas m’empêcher d’y penser. »
Moi aussi, je ne peux pas ne pas y penser, même si je sais que cela n’a rien à voir. Que comparaison n’est pas raison. Alors pourquoi ? Est-ce les autobus ? Est-ce les opérations à l’aube de la police de l’immigration? Est-ce ces parents et leurs enfants terrifiés d’être dénoncés et de tomber entre les griffes des « chasseurs d’africains » ? Est-ce les discours de haine et d’exclusion de certains députés venus dans ce quartier populaire du sud de Tel-Aviv pousser les « natifs » à réclamer, avec des mots terribles, le renvoi chez eux de ceux qu’ils appellent « les négros » ou « les soudanais ». Le tout orchestré par ce ministre qui a fait de l’opération Expulsion son « bébé » ou, comme on dit ici en appuyant bien sur le « a » et le « y », son « baby » !

Depuis des jours et des jours, on ne voit que lui à la télé, on n’entend que lui à la radio, on ne lit que lui dans les journaux. Toujours les mêmes propos qui vont crescendo : « les clandestins africains, c’est la fin de l’Etat d’Israël ; l’abandon de la charte d’Indépendance ; la fin du sionisme… » Autre formulation avec coup de patte (ça ne fait jamais de mal) aux « gauchistes » locaux : « ils veulent un pays pour chacun de ses citoyens ! Moi je veux un Etat juif ! » Et notre ministre, ce dirigeant du Shas, le parti ultra orthodoxe sépharade, qui a été le premier à clamer que les migrants africains étaient porteurs de maladies contagieuses très dangereuses pour les qualifier quelques mois plus tard de « violeurs » en racontant que, tous les jours que Dieu fait, il reçoit des coups de téléphone de jeunes filles juives totalement « traumatisées », notre ministre conclut par cette phrase « je ne renoncerai pas au rêve sioniste. » Bingo ! Elie Ishaï c’est le successeur naturel de Hertzl ! En Israël version 2012, tout passe!

A commencer par l’absence de transparence, l’oubli de ce qu’on a pu faire récemment et son corollaire le retournement de veste sans état d’âme ! Car Elie Ishaï n’a pas toujours eu cette même vision des choses. Notamment lorsqu’il était en charge du portefeuille de l’Industrie et du Commerce, sous le gouvernement précédent, celui d’Ehoud Olmert. Etre 2006 et 2009, son ministère a fait preuve d’un cœur gros comme cela à l’égard des originaires d’Afrique même entrés illégalement. Il a distribué à tour de bras les visas de travail. Une générosité dont les migrants de la première vague ont informé leurs copains restés au pays qui ne se sont pas fait tirer l’oreille et se sont rués vers cette terre paradisiaque appelée Israël… En 2009, le voilà qui devient patron de l’Intérieur et donc responsable des frontières. Changement de ton ! Lui le distributeur quasi automatique de permis de travail, va, face au nombre croissant de clandestins-on est passé de 5300 en 2009 à 30000 fin 2011- va se transformer en ennemi implacable de tous ceux qui viennent d’Afrique. Erythréens, Ivoiriens, Nigérians, Soudanais. Dehors les illégaux ! Et peu importe la différence de statut.

Selon les chiffres de l’office israélien de l’immigration, il y a aujourd’hui en Israël 60.000 migrants d’Afrique dont 34.000 originaires d’Erythrée, que l’on ne peut sous aucun prétexte renvoyer chez eux. Ayant refusé de servir dans l’armée d’Asmara, ils sont, aux yeux de leur gouvernement, des insoumis et donc passibles de lourdes peines de prison. Même situation pour les Soudanais du nord que l’on ne peut renvoyer dans leur pays conformément à la convention onusienne dont Israël est signataire. Alors qui peut-on renvoyer, pour contenter les « petits israéliens » pour qui le migrant africain est responsable de tous leurs maux, à eux les locaux nés ici ? Eh bien, les Soudanais du Sud- 1500 personnes au total- et encore quelques centaines d’Ivoiriens et peut-être des Nigérians. 2500 personnes au total. Un point, c’est tout ! Des dizaines de milliers de migrants devraient donc rester en Israël, jusqu’à ce qu’un pays tiers veuille bien les accueillir. Et pour le moment, tous refusent.

Mais pour Elie Ishaï que valent des chiffres face aux retombées électoralistes que lui procure sa détermination à chasser les Africains. Alors, il continue à afficher sa volonté de « tous les expulser ! ». Avec un peu plus de forme : « ce n’est pas le cœur léger que j’assume cette tâche, mais elle est nécessaire… » Aux Affaires Etrangères, à Jérusalem, on a du lui conseiller d’y aller doucement. Il faut dire que les diplomates israéliens en poste aux quatre coins du monde émettent télégramme sur télégramme pour expliquer qu’à l’étranger, l’opération « expulsion » ne passe pas. Qu’elle ne contribue pas à améliorer l’image d’Israël. Bref, ça fait désordre. Pourtant au gouvernement, c’est plutôt silence radio. Avec hochements de tête graves quand le patron ou leur collègue de l’intérieur leur avance l’argument qui fait aujourd’hui autorité : « c’est pour le bien d’Israël… » Encore une fois, il s’agit d’une mission quasi divine, le sauvetage du pays où coule le lait et le miel et par ricochet de l’ensemble du peuple juif !

Il s’en est toutefois trouvé un pour exprimer ouvertement sa désapprobation. Pas forcément le plus attendu, car comme ministre de la police (la sécurité intérieure selon l’appellation d’aujourd’hui), Yitzhak Aharonovitch, un des responsables de Israël Beitenou, le parti de Lieberman qui n’est pas connu pour son amour des minorités. Eh bien, lors de confidences à un journaliste, il a explosé : « il s’agit d’êtres humains. Pas d’animaux ! Pourquoi faire venir les caméras et les filmer dans cette situation ! Avons-nous abandonné toute humanité ? Sommes- nous devenus rien que des chasseurs ? On me dit qu’on n’est pas bien vu à l’étranger, que nos diplomates protestent ! Et si on commençait par se regarder nous-mêmes, ici, dans le pays. De quoi avons-nous l’air ! Où en sommes-nous arrivés ! » Des propos qui n’ont pas plu à Ishaï, son collègue. Les deux hommes se sont expliqués. Verbatim :

-Elie Ishaï : « J’ai ouïe dire que tu m’attaques… »
Yitzhak Aharonovitch : « Je n’ai pas donné de nom. Je ne t’ai pas explicitement mentionné… »
– E.I : « Oui, mais c’est moi que tu visais ! »
– Y.A : « Je suis totalement en désaccord avec ce festival de caméras, avec trompettes et cymbales ! Toutes ces images d’enfants apeurés. »

– E.I : « moi aussi, je n’aime pas ça du tout. »

– Y.A : « Alors dis à tes hommes de ne pas inviter les caméras jour après jour ! »

– E.I : « Cela ne vient pas de moi ! »

– Y.A : « Mon petit doigt me dit que ce ne sont pas non plus les Soudanais…. Disons que le premier soir, on voulait faire passer un message qui serait vu et entendu vu en Afrique. Bon ! Mais, soir après soir, c’est franchement exagéré… »

En tous cas, le 1er flic d’Israël en est persuadé. Pour finir, il y aura seulement quelques centaines d’expulsés. Entre temps, autant seront entrés dans le pays. Quelle est donc la solution ? A cette question, Aharonovitch, répond en ministre de la police : « en attendant la fin de la construction du mur de séparation prévu à cet endroit, la seule solution pour l’instant consiste à ériger des barrages le long de la frontière avec l’Egypte. Cela réduirait de 50% le nombre de passages illégaux par le Sinaï »
Se projetant plus loin dans l’avenir, il pense qu’il n’y aura pas d’autres choix que de construire dans le sud du pays un grand camp de réfugiés qui accueillerait 20.000 personnes. « C’est très probablement moi qui finalement sera chargé de cette mission. Je n’accepterai que si je bénéficie, en termes de budget, des moyens nécessaires pour y créer des conditions de vie acceptables. Ce qui veut dire des crèches, des jardins d’enfants des écoles, des dispensaires un système sanitaire et de voierie etc. » Une voix au milieu de toute cette honte. On n’est bien loin de la formule biblique : « Tu aimeras l’étranger comme toi-même, parce que tu as été toi-même étranger en Egypte. ».

Cannabis light

C’est du cannabis. Mais il ne drogue pas , ne rend pas nauséeux et allège la douleur. Bref, du « light » que l’on trouve désormais tout à fait officiellement dans le nord d’Israël. Dans les serres de « Tikoun Olam », une association autorisée, depuis des années à faire pousser du cannabis à usage médical. C’est donc là que la nouvelle espèce, sans effets indésirables, a été mise au point, sous le contrôle étroit d’un professeur du département d’immunologie de l’université hébraïque de Jérusalem. Les médecins ont récemment commencé à le distribuer auprès des malades autorisés par les services de santé à en consommer, afin de soulager leurs souffrances.
En 2003, après des années de souffrances insupportables à la suite d’un accident de voiture alors qu’elle avait 13 ans, N., une styliste de Tel-Aviv, a découvert le cannabis médical. « Cela m’a remis d’aplomb et a considérablement amélioré ma qualité de vie, malgré des effets secondaires pas vraiment agréables. » Depuis quelques mois, elle est passée à la nouvelle espèce et là c’est carrément l’enthousiasme. Elle parle de coup de foudre. « Avant, dit-elle, la « grass » me donnait des vertiges et des nausées. A présent, plus rien. Quand je prends la dose prescrite, je me sens très bien. Sans lourdeur et avec les idées claires. » A « Tikoun Olam », les employés ajoutent même, en riant, que des malades qui se fournissent chez eux depuis longtemps- Ils sont plusieurs centaines aujourd’hui- et a qui on a donné du « light » sont revenus peu de temps après en leur disant : « vous vous êtes fichus de nous ». Effectivement, on peut s’y tromper. La nouvelle espèce a la même senteur, la même forme et le même goût sauf que chez le consommateur, le sentiment d’être anesthésié, a complètement disparu.
Pourquoi et comment ? Eh bien cela tient à un changement dans la composition de la plante.
Pour se défendre contre le soleil ou les vers, les végétaux produisent un tas de composants chimiques. Dans le cannabis, on en trouve plus de 80. Notamment deux, le THC et le CBD. Le premier provoque chez l’homme l’euphorie et la diminution de la douleur, d’où son usage médicale. Mais il peut aussi agir comme un actif psychique provoquant un sentiment de confusion qui pèse sur l’activité quotidienne. En revanche, pas d’effet de ce genre pour le CBD qui, selon des études antérieures, peut aussi être d’une grande aide dans les traitements contre le diabète et certaines maladies psychiatriques. Il pourrait même de freiner le développement de cellules cancéreuses. L’idée a donc été d’augmenter l’influence de ce « bon » composant tout en neutralisant celui qui comportait le plus d’éléments indésirables.
Ceci étant que les tenants de la dépénalisation des drogues douces ne se réjouissent pas trop vite. La nouvelle « herbe » ne va rien changer concernant l’interdiction de toute consommation de cannabis. Une plante totalement illégale en Israël.

Les Femmes et l’armée

Face à l’offensive de certains rabbins, 19 généraux de réserve ont été parmi les premiers à réagir. Ces militaires à la carrière prestigieuse, parmi lesquels d’anciens commandants de l’armée de l’air et de la marine, ont écrit en novembre dernier, à Benny Gantz, le chef d’état major, afin qu’il préserve le service des femmes soldates dans toute son intégrité : « Ces derniers temps, plusieurs évènements graves ont eu lieu au sein de l’armée qui reflètent une montée grandissante de la tension entre des soldats juifs pratiquants et leurs homologues femmes… Nous en sommes très préoccupés…. le service militaire conjoint homme-femme est une des pierres angulaires de Tsahal… Tout doit être fait pour arrêter ce phénomène, en train de faire boule de neige et qui, par là, est susceptible de porter atteinte à la sécurité de l’Etat et aux valeurs fondamentales de la société israélienne toute entière… » Une initiative sans précédent destinée à stopper le développement de l’extrémisme religieux au sein de l’armée.

Effectivement, les incidents se multiplient au sein de l’armée. Certains militaires religieux, tentent d’imposer leur credo intégriste sur le statut de la femme dans une société juive. Pour ne pas entendre des soldates chanter, des élèves officiers ont quitté, en manifestant bruyamment, une cérémonie militaire. Un incident a fait scandale lorsqu’au cours d’une soirée de célébration de la fête de Simhat Torah, une centaine de soldates étaient parties furieuse. Les aumôniers militaires leur avaient interdit de se mêler aux soldats. La semaine dernière le rabbin aumônier de l’armée de l’air avait annoncé sa démission en signe de soutien à ces soldats qui refusent d’assister à des cérémonies au cours desquelles des femmes chantent. Face à la colère des chefs de l’armée, il est revenu sur sa décision, mais pourrait être obligé de tomber l’uniforme.

De fait, l’état major a fini par publier des ordres stricts. Tous les militaires – religieux ou non – doivent assister aux cérémonies officielles. Des dispenses ne peuvent être accordées que lorsqu’il s’agit d’une fête. Pas question de céder à ceux qui exigent l’exclusion des femmes des unités combattantes ou des centres d’entraînements. Cela n’empêche pas le rabbin de l’école talmudique de la colonie de Har Bracha en Cisjordanie, de conseiller à ses ouailles sous les drapeaux de refuser les ordres et risquer la prison militaire pour ne pas entendre un chant féminin. Un tel acte de désobéissance a déjà valu l’expulsion à plusieurs cadets de l’école d’officiers. C’est, l’augmentation du nombre des officiers nationalistes religieux qui est à l’origine de ce phénomène. Selon les sociologues, ils sont passés de 2,5% en 1990, à 31,4% en 2007. Ils seraient encore plus nombreux aujourd’hui, souvent issus des colonies et des écoles talmudiques prémilitaires, où des rabbins se rapprochent de l‘intégrisme ultra orthodoxe.

Et la société civile n’est pas épargnée ! Pour marquer les esprits et faire date, plusieurs centaines de femmes ont manifesté à plusieurs reprises à l’entrée de Jérusalem sous le slogan : « nous n’arrêterons pas de chanter ». Une manière d’apporter leur soutien à leurs « sœurs » soldates, contre toute tentative visant à porter atteinte à leur statut au sein de l’armée. Mais ces militantes, laïques comme religieuses¸ brandissaient aussi des posters de femmes jeunes et moins jeunes pour protester contre « la disparition des visages féminins des murs de la ville sainte ». En clair, elles dénonçaient la disparition des photos de femmes des panneaux d’affichages, sur les murs de la ville, les abris bus et même les autobus.
Cet effacement est d’abord passé inaperçu. Il aura fallu le billet d’humeur d’un journaliste intitulé : « Mais où sont donc passées les femmes de Jérusalem » pour que le « pot aux roses » soit découvert. Et il a bien fallu constater les faits: l’image du sexe faible avait bel et bien disparu de la ville. Pas de femmes dans la campagne publicitaire pour le nouveau tramway. Pas de femmes dans la campagne de pub prônant le don d’organe. Même chose pour la dernière opération publicitaire d’une grande société de cartes de crédit, MasterCard qui utilise des célébrité locales pour vanter ses produits. Alors qu’à Tel Aviv, les affiches présentent des visages d’hommes et de femmes. A Jérusalem, place uniquement aux hommes. Une particularité qu’on retrouve dans le groupe d’enfants ornant les autocollants distribués par une caisse maladie et destinés aux familles ultra orthodoxes pour encourager les petits à prendre leur médicament ou se laver les dents. Et même lorsque la légende clame : « elle est une bonne fille », sur la photo, il n’y a que des garçons !

Et cela ne s’arrête pas là ! Du mannequin vedette de la campagne de pub de la chaîne de vêtements Honigman, il ne reste pratiquement rien. Pas de visage, pas de jambe, pas de bassin. Juste un bras qui tient un sac sur le coté avec un haut du corps bien caché dans un pull dont le V laisse juste entrevoir un petit bout de peau. En revanche, à Tel-Aviv, sur l’affiche identique, tout est mis en valeur, le visage, la longue chevelure, le cou et son prolongement. Bref une photo de pub classique. Chez les concurrents, les magasins Castro, c’est pire. L’affiche qui, ailleurs dans le pays, montre une jeune femme en Jeans moulant et Tee Shirt révélant un sein rebondi, a été carrément coupée. A Jérusalem, il ne reste plus que le pantalon jusqu’à la taille et un début de chemise. Mis sur la sellette, les patrons de ces fleurons du prêt-à-porter israélien invoquent le principe de nécessité : « croyez-moi ou non, affirme le PDG de Honigman, je ne suis pas fier. Mais je ne peux pas faire autrement. Je dépend d’une société d’affichage urbain qui m’a fait savoir qu’elle avait reçu des directives de la municipalité de Jérusalem selon lesquelles le placardage d’affiches montrant des visages de femmes était interdits dans certains quartiers de la ville car cela pouvait porter atteinte au public religieux. Comme j’en ai été averti à la dernière minute, j’ai décidé de modifier les affiches en question. La prochaine fois, je m’y prendrai autrement. Je ferai des photos spécialement destinés à ce secteur de la population. Je montrerai le produit. Point final ! »
Dans cette histoire tout le monde se renvoie la balle : la mairie de Jérusalem dément avoir donné des directives. La société d’affichage concernée campe sur ses positions et renchérit en révélant qu’il n’y a pas que la ville sainte. Mais aussi Kyriat Malachi, Netivot dans le sud du pays et bien sûr, Bnei Brak , la banlieue ultra orthodoxe de Tel-Aviv. Et de lancer : « Vous savez quand il n’y avait pas d’interdiction, chaque fois que je posais une affiche de pub avec une femme, on me brulait le panneau et l’abri bus avec. Et, en passant on n’oubliait pas de vandaliser les bus porteurs de la pub sulfureuse. Des dommages énormes. Alors aujourd’hui, on a compris. Avec consignes ou pas des mairies concernées, on ne met plus d’images de femmes dans les endroits habités par une population ultra religieuse… »

Et c’est bien cela qui inquiète Esther Shimouni. Féministe de la première heure et habitante de Jérusalem depuis une quarantaine d’année, elle ne sait pas ce qui est le plus grave : « que les images de femmes aient disparu de l’espace public hiérosolymitain ou que les publicitaires pratiquent l’autocensure pour des raisons de gros sous… » Car pour elle, il n’y a pas eu, du moins ces dernières années, d’exigences de ce style de la part des principaux cercles ultra orthodoxes. « De toute façon, la question n’est pas là. En fait, et c’est ce qui me désole le plus, j’ai le sentiment qu’à Jérusalem, la collectivité a intériorisé le dictat de certains groupes ultra religieux selon lequel la seule présence d’une femme, dans l’espace public est une source d’ennuis, de problèmes. C’est vrai, on n’arrête pas les femmes dans la rue. Elles peuvent se promener, aller au café seule, au cinéma. On ne les oblige pas à porter la Burka. On ne les empêche pas de briguer des postes importants. 70% des chefs de services à la municipalité sont des femmes. Au conseil municipal, il y a 7 femmes sur trente membres et 3 d’entre elles sont vice – maire. Mais d’un autre côté, nous, les femmes, avons de plus en plus le sentiment qu’il vaut mieux se tenir tranquille. Ne pas se faire trop remarquer. Autrement dit, on nous demande d’admettre, d’accepter une chose : celle d’apparaître de moins en moins dans la sphère publique afin de ne pas déranger certaines personnes… »
Alors, un nouvel avatar du combat féministe et laïque de la fin du 20ème siècle ? Les « anti » le clament sur tous les tons. Au mépris de la réalité ! Que ce soit dans les rassemblements de protestation ou sur la page « Facebook » , elles sont nombreuses à se retrouver, quelque soit leur appartenance. A Jérusalem, beaucoup sont des religieuses nationalistes qu’inquiète au plus haut point la polarisation grandissante de leurs chefs religieux autour du rigorisme vestimentaire et la séparation entre les sexes. A la façon des ultra- orthodoxes. « C’est une société, explique Esther Shimouni, qui, jusqu’ici y a quelques années, était relativement ouverte. Aussi bien concernant les codes vestimentaires que sur la mixité… Aujourd’hui, on est en pleine régression. Et cela touche de plein fouet les femmes dont certaines ont décidé de se révolter ! » Comme Dvora Evron venu dire publiquement lors d’une manifestation à Haïfa que « le phénomène d’exclusion dont nous sommes témoins constitue une distorsion du judaïsme ! »

Danièle Kriegel