Amour et shin Beth

C’est un récit- témoin de la vie dans la région. A la façon des appartements – témoins,  lampes-témoins ou encore, dans le domaine industriel, les secteurs-témoins.

Il y a une quinzaine de jours,  G et S, un jeune couple homosexuel israélo-palestinien,  se gare dans un parking proche de la porte de Jaffa à Jérusalem.  S., le palestinien, a obtenu un permis d’une journée pour  subir des examens en cardiologie à l’hôpital Makassed à Jérusalem-Est. Son ami, israélien, est venu le chercher au « check point » de Qalandia. Jusqu’ici, tout s’est bien passé. Pourtant, avant de se rendre à Makassed, G et S ont décidé de faire étape pour visiter la vieille ville de Jérusalem, que S a quitté alors qu’il était enfant. C’est la première fois qu’il y revient.

A peine ont-ils franchi la porte de Jaffa qu’ils sont interpellés par des policiers. S. se voit demander son permis de visite, sur lequel, la précision n’est pas de trop, le lieu où il doit se rendre est mentionné. Ils n’y sont pas. Alors le couple est  emmené au poste de police le plus proche.  Tous deux  sont évidemment très nerveux. Un stress encore augmenté du fait qu’ils sont interrogés séparément et qu’à chacun les policiers vont dire avoir découvert dans leur voiture une grenade lacrymogène de Tsahal. Explication de G : je l’ai ramassée, lorsque je  suis allé dans le village de Nabi Salah, pour manifester contre l’occupation.  Avec S, la méthode d’interrogatoire  sera moralement plus brutale. Les policiers vont lui montrer la grenade et affirmer qu’ils ont découvert une bombe dans la voiture de G.  Ils lui reprécisent qu’il était seulement autorisé à se rendre à Makassed et que donc sa présence près de la porte de Jaffa était totalement illégale. S. va alors parler de sa relation avec G et dire qu’en général, ils se rencontrent à Ramallah.

A ce moment de l’interrogatoire, un des policiers va sans rien dire passer le téléphone à S. De l’autre côté de la ligne, un homme parlant arabe lui pose quelques questions. Quand S lui demande  qui il est, l’interlocuteur répond qu’il s’appelle Alon et qu’il est en charge du secteur de Ramallah. « Nous avons  des choses à nous dire, ajoute-t-il. Je vais vous faire libérer et vous aller venir me voir… ».  Alon  est en fait un agent du Shin Bet.

Après avoir hésité, S. ira au rendez-vous. Au début,  « Alon » lui pose des questions personnelles. Puis les choses se précisent, il propose à S. de devenir informateur du service israélien. Par exemple ce serait bien s’il les mettait au courant d’éventuelles manifestations : qui dans son voisinage veut y aller ? Qui  aide les enfants à jeter des pierres ? Qui est religieux etc.  S. lui répond à côté. Il explique qu’il a hésité à venir car il ne s’agissait pas d’une convocation officielle. L’agent du Shin Bet passe alors à la menace : « Ah, vous voulez quelque chose d’officielle ? Vous l’aurez. Ensuite, vous verrez le genre de problème que je vais provoquer entre vous et l’Autorité palestinienne… » Alon fera promettre à S de ne rien dire de cette rencontre, ni  de sa teneur.

G. aussi sera convoqué par le Shin Bet. A Tel-Aviv, dans un poste de police du centre ville, il est interrogé par un certain Shavit qui lui pose des questions générales destinées à savoir qui il est. A aucun moment, il n’est fait allusion à  son  homosexualité.  Pour autant, G. n’en a pas fini avec cette histoire. Sur recommandation de la police, G devrait être poursuivi pour avoir illégalement fait entrer quelqu’un en Israël.

Pourquoi avoir choisi de  vous raconter cette histoire lue dans le Haaretz, le quotidien indépendant, au milieu de bien d’autres beaucoup plus sanglantes ou spectaculaires ?  Parce qu’il s’y mêle, dans un télescopage inhabituel, un concentré de vie : le rendez-vous d’amour,  la ballade à deux, la maladie, la nostalgie d’un lieu perdu puis retrouvé, grâce et avec l’être cher mais aussi la guerre et ses basses œuvres, les murs qui séparent, la différence qui exclut.

Dans la sécheresse du compte rendu journalistique, il y avait, toutefois quelque chose de plus : tout ce que cette région engendre et qu’on ne voit pas aux infos de 20H, car il n’y a  eu ni sang versé, ni miracle  du style « tout est bien qui finit bien ». Non ! Rien que  cette violence « blanche » qui fait qu’être homosexuel en Palestine vous rend perméable à tous les chantages exercés par des services de sécurité israéliens comme palestiniens.  Cette violence « blanche » qui se nourrit de l’interdiction faite à l’israélien lambda de se rendre dans les régions autonomes de Cisjordanie. Et  à l’habitant de Ramallah, Naplouse ou Djenine, d’entrer légalement en Israël, sans s’être muni au préalable d’un permis spécial délivré par les autorités israéliennes.  La porte ouverte aux pressions, aux marchandages : « je te donne une autorisation pour aller voir un parent malade, emmener ta femme se faire soigner à Jérusalem … et toi, en échange, tu me renseignes sur ton voisin, son épouse, ses enfants… » .  Cette violence « blanche »  sans trace visible mais qui , vous rend tous les jours un peu moins libre, un peu plus triste. Cruelle réalité dans laquelle G et S ont tenté de vivre ! Le pourront-t-ils encore ?  Décidément, comme l’a dit récemment un journaliste local «  survivre à ce pays, c’est un métier ! ».

La crise du sionisme

Une fois n’est pas coutume. Je profite de mon blog pour vous présenter un intellectuel américain qui en l’espace de quelques mois a enflammé le débat ou si vous préférez crée le buzz aussi bien dans la communauté juive américaine qu’en Israël. En publiant en mars dernier, son livre « The Crisis of Zionism », Peter Beinart a lancé un véritable pavé dans la mare. Comment cela ? Eh bien en critiquant le soutien apporté par les organisations juives américaines à l’occupation des territoires palestiniens et de ce fait le développement de la colonisation, ce qui, à ses yeux, risque d’éloigner les jeunes juifs américains d’Israël. « Pendant plusieurs décennies, écrit entre autres Beinart, l’establishment juif a demandé aux juifs américains de laisser à la porte du Sionisme leur soutien aux droits de l’homme. Et, aujourd’hui, ces mêmes responsables juifs découvrent avec horreur que beaucoup de jeunes juifs ont préféré laissé tomber leur sionisme… »

Comme pour mieux enfoncer le clou, dans cet opus de quelques 300 pages, il appelle à un boycott des implantations et de leurs produits. Inutile de dire que les intéressés, les dirigeants des grandes organisations juives américaines et la droite israélienne, aussi bien les responsables gouvernementaux que les partis pro-colons n’ont pas apprécié. Au-delà des noms d’oiseaux – traitre, ennemi du peuple juif etc.- et des articles très critiques dans la presse israélienne, on trouve sur la toile, nombre de sites très hostiles à Beinart comme « Tablet » qui consacre un long article à l’intitulé on ne peut plus clair : « Peter Beinart false prophecy. « The Crisis of Zionism », his book arguing that the Israeli occupation alienates young American Jews, is sloppy with facts and emotionally contrived ». En Français: “La fausse prophétie de Peter Beinart. “La crise du sionisme”, son livre, selon lequel l’occupation israélienne aliène les jeunes juifs américains, manque de rigueur factuelle tout en étant émotionnellement artificiel… »

Mais, oh surprise, dans le magazine du Jerusalem Post publié pour Shavuot, Beinart, que le quotidien en langue anglaise n’avait, jusque là, pas épargné, se retrouve à la dixième place sur la liste des 50 juifs les plus influents dans le monde. Suit une longue interview qui lui donne la parole. On y apprend par exemple qu’il n’est pas toujours d’accord avec J-Street- une organisation juive américaine de gauche qui prône la solution à deux états, soit l’établissement aux côtés d’Israël d’un Etat palestinien viable.- mais qu’il est particulièrement fan de deux ONG dont une partie de la droite nationaliste et l’ensemble de l’extrême droite israélienne demande régulièrement l’interdiction : The New Israel Fund et B’Tselem. Pour P.B, ces deux organisations font partie de ces groupes qui soutiennent inlassablement la démocratie israélienne tout en récusant les politiques gouvernementales qui vont à l’encontre des règles démocratiques. Il dénonce également cette idée très développée ces derniers temps selon laquelle « le monde entier est contre nous » avec son corollaire « celui qui ne nous soutient pas totalement est contre nous ». Enfin concernant la centralité aujourd’hui de la question iranienne qui a eu pour résultat de faire passer au second rang la question palestinienne, il déplore cet état de fait : « la question palestinienne ne disparaît pas parce qu’Israël a décidé de se concentrer sur le dossier iranien. J’ai peur que plus l’absence de progrès persistera et plus une troisième Intifida deviendra vraisemblable ce qui potentiellement veut dire la fin de la solution à deux états. »

Mais qui est donc Peter Beinart ? Il est né en 1971 dans le Massachusetts, de parents juifs venus d’Afrique du sud. Son grand-père maternel était originaire de Russie et sa grand-mère maternelle d’Egypte. Après des études d’histoire et de science politique à l’université de Yale, il ira étudier à Oxford d’où il sortira en 1995 titulaire d’un Master en relations internationales.
De retour aux Etats-Unis, il va rentrer au journal « The New Republic » où il restera jusqu’en 2006. Aujourd’hui, il est professeur associé de journalisme et de sciences politiques à l’université de New-York. On retrouve sa signature dans de prestigieux quotidiens ou magazines américains : le New-York Times, The New York Review of books. Il est aussi éditorialiste politique dans le blog « The Daily Beast ». En mars dernier, il a lancé son propre blog : « Open Zion ».
(http://www.thedailybeast.com/openzion.html)
L’élément intéressant chez lui, c’est qu’il vient de la sphère des néoconservateurs américains. Il a notamment soutenu la seconde guerre en Irak. Avant de considérer trois ans plus tard qu’il s’agissait d’une tragique erreur. C’est en 2010 qu’il se fait vraiment connaître du grand public, avec la publication dans The New York Review of Books d’un très long article intitulé « The Failure of the American Jewish Establishment ». Il développera son argumentation dans son livre qui vient de sortir : « The Crisis of Zionism ». Lors de la dernière plénière de J Street, il semble avoir définitivement assis son surnom d’enfant terrible de l’establishment juif en appelant à donner plus d’espace au discours critique à l’égard d’Israël , allant jusqu’à déclarer : « tout responsable juif qui associe désaccord politique avec antisémitisme devrait être immédiatement renvoyé ». Il s’en prend aussi à la notion de « self-hating Jews » (Les Juifs ayant la haine de soi) largement utilisé par la droite juive ou israélienne : « C’est la chose la plus stupide que j’ai jamais entendu ! » écrit-il, tout en estimant que « les juifs sont un composite d’amour de soi et de haine de soi. »

Sa Majesté

Et si on le couronnait ! A la façon de Time Magazine qui, après l’image d’une femme allaitant un bambin de 4 ou 5 ans, a refait le buzz en mettant en couverture celui qu’il nomme : « King Bibi ». Mais nous, comme on n’est pas l’illustre hebdomadaire américain, on a décidé d’aller plus loin dans les contes et récits de l’Israël contemporain. Foin de « King Bibi » et place à Bibi 1er. Et comme une révolution de cette nature doit entrer dans toutes les têtes, du plus petit au plus grand, chaque matin, dans les écoles et les institutions publiques, on commencerait la journée avec une ode au souverain qui le remercierait de ses bienfaits. Durant la semaine, on évoquerait les bienfaits de la veille. Le vendredi matin, à quelques heures du Shabbat, le maître ou le chef de bureaux serait chargé d’en dresser une liste hebdomadaire qui serait signée : « le peuple reconnaissant » !
Dans la presse du week-end, certains journalistes de renoms – désignés par le conseil de sécurité de la Cour- auraient le droit d’émettre des critiques. A la façon des « Fous » de l’ancien temps qui avaient pour mission de nous faire croire que le « Roi était nu ». Face à eux, des grands communicateurs – nommés directement par la reine Sarah – auraient, entre autres mérites, celui d’effacer la mauvaise impression laissée par ces plumitifs teigneux. A l’aide de sondages ou d’analyses mêlant dans un savant va et vient temps bibliques et actualité contemporaine, une majorité de sujets juifs pourraient ainsi se réjouir du bonheur retrouvé sous « Bibi 1er ». Enfin troisième option pour un paysage médiatique sous contrôle : des articles dans lesquels l’homme ou la femme de la rue aurait la parole avec un panachage entre les pour et les contre, le tout étayé par deux spécialistes : l’un enthousiaste, l’autre préoccupé. Une sorte de politique d’équilibre destinée à servir d’outils aux manants afin qu’ils puissent remettre à leur place ces « antisémites de l’extérieur » – Juifs ayant la haine de soi ou Goys encore insupportés par la mort de Jésus – qui se posent des questions sur « la seule démocratie du Proche Orient ».
Cette dernière formule, le quotidien à grand tirage – le Yediot Aharonot – en est déjà particulièrement friand. Dans son supplément « 24H », on peut lire quotidiennement une rubrique qui a trait au scandale de la veille. Une rubrique « pour », une rubrique « non ». Chacune est signée par une personnalité. En bas, une adresse e-mail ou un n° de téléphone gratuit demandant aux lecteurs de se ranger du côté des « oui » ou des « non ».
Exemples. Au-delà de la « géniale » manœuvre de l’Union nationale et donc de l’annulation des élections anticipées, deux faits amplement commentés au plan international, cette première quinzaine de mai a été marquée par trois éléments qui ont fait les gros titres des médias locaux sans pour autant traverser la Méditerranée.
1/ l’initiative d’étudiants de l’université de Tel-Aviv d’organiser une cérémonie commémorative de la Naqba (« le jour de la catastrophe » qui, pour les Arabes d’Israël et les Palestiniens de Cisjordanie et de la Bande de Gaza désigne le 14 mai, autrement dit la création de l’Etat d’Israël). Dire que l’action estudiantine n’a pas plu est un euphémisme. Un député de la majorité gouvernementale a même proposé de couper les fonds publics alloués aux universités qui autoriseraient ce genre de commémoration. La population n’est pas en reste. Du moins si on en croit le sondage du Yediot Aharonot. A la question: l’université de Tel-Aviv devait-elle interdire la cérémonie de la Naqba organisée par certains étudiants ? Ils ont été 92% à répondre oui, contre un petit 8% de non.
La veille, le 14 mai, le sondage portait sur la proposition du ministre de l’environnement Gilad Erdan- Likoud pur sucre- de couper l’électricité à Gaza en cas de pénurie, cet été, en Israël. Pas retenue par le gouvernement, cette proposition qualifiée par certains de logique et absolument pas raciste, a, en revanche, obtenu les faveurs des lecteurs du Y.A par 83% de oui .

Enfin, troisième phénomène à enflammer la société israélienne, la vague de violences qui s’est abattu sur le pays ces dernières semaines. Viols dans des centres commerciaux ou des jardins publics, des meurtres à coups de couteaux commis par des jeunes, règlements de compte à l’arme à feu entre bandes maffieuses. Bref la violence est à l’ordre du jour de la société israélienne avec, en parallèle, une police qui semble impuissante ou pas foncièrement motivée. D’où la question posée : « la police fait-elle suffisamment pour lutter contre la violence ? » Réponse populaire : 89% de non. Cela signifie-t-il un train de mesures de la part du gouvernement ? Pour l’heure, le simple citoyen a surtout été amené à rendre grâce au Premier Ministre qui n’a pas hésité à ouvrir son premier conseil des ministres d’Union Nationale avec une condamnation de ces violences et un débat sur le comment on allait enrayer le problème. Avec en conclusion quelques phrases du style « On va voir ce qu’on va voir… » On a vu. Ca ne s’arrange pas !
Bon, je vous entends déjà : « qu’est ce que c’est que ce pessimisme de mauvaise aloi ? » Moi pessimiste ? Que nenni !
J’aurais pu vous parler de l’inflation qui redresse la tête, avec un coût de la vie qui le mois dernier a augmenté de 0,9%, avec au top des hausses : les tomates : +23% et l’électricité : +7,8%.
J’aurais pu citer la dernière déclaration du ministre de l’intérieur, Elie Ishaï, le président de Shas, le parti ultra orthodoxe. Lors d’une interview à la radio, il a donné sa solution concernant les réfugiés soudanais ou érythréens actuellement en Israël : « La plupart des immigrants d’Afrique en Israël sont des criminels. Ils doivent être mis en prisons puis expulsés. Seul un petit nombre d’entre eux, arrivés clandestinement en Israël, sont des réfugiés qui doivent être traités comme tels. » Et de rappeler, comme il l’avait déjà dit dans le passé, que les réfugiés sont une menace existentielle pour Israël… Des propos qui ont encore mis de l’huile sur le feu, alors que la police vient d’arrêter 4 originaires Érythrée et du Soudan pour le viol d’une femme à Tel-Aviv. Un autre africain est soupçonné d’avoir violé une lycéenne, lors d’une fête de fin d’études. Les ONG en charge des travailleurs étrangers et des demandeurs d’asile ont beau protester, avancer d’autres chiffres et montrer une autre image du quotidien de ces clandestins, la population dans sa grande majorité applaudit… Elie Ishaï.
Et comme si cela ne suffisait pas, les médias nous informent que le ministre de la justice soutient un projet de loi visant à élargir l’autorisation d’écouter des téléphones mobiles et d’intercepter des mails. Aujourd’hui les seuls services de l’Etat habilités à ce genre d’activité sont la police civile ou militaire, une unité du ministère de la justice en charge de la police des polices, les services de sécurité, l’office anti-trust et le fisc. La nouvelle loi, si elle devait être adoptée, autoriserait ce genre d’écoutes pour les ministères de l’Agriculture, de l’environnement, l’office des parcs et forêts, celui en charge des antiquités et le département de la sécurité intérieure au sein du ministère de la défense. Argument du ministre de la justice : la nouvelle loi est nécessaire pour résoudre des problèmes qui n’existaient pas lors du vote de l’ancienne législation. En tous cas, même au sein des ministres Likoud, tout le monde n’est pas d’accord. Le ministre en charge de l’amélioration des services gouvernementaux a écrit à son collègue de la justice pour lui expliquer que le projet de loi « met en danger la vie privée des Israéliens ». Je vous pose la question : pourquoi ?.